L’index des rivages

Chaillé

Chaillé les Marais, Bernard Renoux (2017)

Soulac

Soulac sur Mer, Camille Hervouët (2017)

Brouage

Brouage, Grégory Valton (2017)

Comment rendre compte des effets réels du changement climatique qui s’imposent comme la modification environnementale majeure de ces deux derniers siècles ? Des changements semblables ont eu lieu dans le passé (même si l’origine anthropique des modifications actuelles est inédite). Nous voulions montrer par l’image photographique la trace de certains de ces anciens changements et « mettre à portée » les discours scientifiques les explicitant.

L’expérience des itinéraires littoraux

« En attendant la mer » est une médiation culturelle sur les paysages littoraux sous l’effet du changement climatique. Le 10 février 2010, l’événement Xynthia a durement frappé la côte atlantique métropolitaine. En reprenant la portion de façade la plus touchée par la submersion, nous remarquons les traces d’anciens rivages, parfois loin dans les terres, preuve de la mobilité du trait de côte. Trois scientifiques, Éric Chaumillon, Frédérique Eynaud et Thierry Sauzeau, ont accepté d’éclairer ce sujet à la lueur de leur discipline : la géologie, l’environnement et l’histoire.

Comme dans les romans de William Faulkner, où le site se sédimente dans les personnages, nous avons mis le corps des scientifiques au cœur du dispositif photographique en adaptant le protocole ethnographique dit des itinéraires. Cette méthode développée par Jean-Yves Petiteau consiste à suivre une personne dans un site pendant qu’il raconte son territoire. Suite à ce parcours, un roman-photo est construit pour témoigner de ce récit. Nous nous sommes rapprochés du photographe Bernard Renoux qui avait suivi Jean-Yves Petiteau dans la réalisation de nombreux itinéraires. Il a réalisé le premier itinéraire à Chaillé les Marais. Deux autres photographes, Camille Hervouët et Grégory Valton ont poursuivi ce travail à Soulac sur Mer et Brouage.

Ce que révèlent les sites arpentés

Le premier itinéraire a été réalisé sur une ancienne île du golfe des Pictons, à Chaillé les Marais, qui présente tous les attributs d’une île. Il a permis un retour en arrière de 195 millions d’années qui éclaire paradoxalement l’avenir du Marais poitevin. Sur la plage de l’Amélie à Soulac sur Mer, l’itinéraire a montré l’émergence progressive de formations sédimentaires fossiles renfermant à la fois les traces d’occupations humaines et des indicateurs paléoenvironnementaux plurimillénaires permettant de documenter l’évolution conjointe du climat, du trait de côte et du peuplement. Le troisième itinéraire a été réalisé sur la citadelle de Brouage. Ce port qui était l’un des plus importants d’Europe au XIVe siècle a décliné au XVIIe siècle du fait de la baisse du niveau de la mer.

Ces trois itinéraires sont des chronotopes qui, au couple habituel lieu et instant, associent une seconde temporalité qui est celle de l’étude de ces trois anciens rivages. Ce fut à chaque fois un voyage dans le temps : moins 200 millions d’années, moins 6 000 ans et moins cinq cents ans. Dans ce contexte, l’image photographique dévoile à la fois le moment présent et unique de l’itinérance mais aussi celui des temporalités sous-jacentes.

Montrer l’invisible par l’image

La méthode des itinéraires veut exaucer le signe de Gilles Deleuze. L’image photographique prend alors place aux côtés de la retranscription des propos des scientifiques sans les illustrer. Faisant référence au Land Art, Rosalind E. Krauss a parlé d’une « logique de l’index » : ce type de signes qui émergent comme la manifestation physique d’une cause dont participent les traces et les empreintes. En tant qu’index, la photographie agit ici dans un rapport de continuité physique entre le signe et son référent. La photographie apparaît comme la mémoire des itinéraires qui restent des moments uniques mais aussi comme partie intégrante du projet au sens où elle révèle la stratification des autres temporalités présentes.

L’image photographique qui ressort des trois itinéraires interroge l’instant précis de la réalisation des itinéraires et produit paradoxalement un saut hors du temps commun qui, par renversement, permet d’articuler les connaissances du passé avec les projections sur l’avenir qui sont si importantes lorsqu’il s’agit d’appréhender les effets à venir du changement climatique.

Pour présenter ces trois itinéraires, le graphiste Samuel Jan a imaginé une interface numérique qui reproduit les itinéraires sous la forme de cercles discontinus. Un double récit s’engage alors puisque la lecture peut se faire en suivant le cheminement du texte ou celui des images avec une possibilité constante de passer de l’un à l’autre.

Les itinéraires

Les falaises mortes de Chaillé les Marais (Vendée)

Éric Chaumillon, géologue

Professeur à l’Université de La Rochelle depuis 2014, maître de Conférences à l’Université de La Rochelle de 1998 à 2014, directeur du Département des Sciences de la Terre (2016-2019).
Ses thèmes et activités de recherche sont la stratigraphie sismique, les évolutions morphologiques et l’architecture des vallées incisées, des estuaires, des embouchures tidales et des bancs de sable. Ils passent par l’enregistrement des changements environnementaux (niveau de la mer, changements climatiques, tempêtes et submersions marines et impacts des activités humaines) dans les sédiments littoraux.

Bernard Renoux, photographe

Photographe indépendant, il intervient, sur la ville, l'urbanisme et l’architecture, le paysage et l'espace rural, les espaces scénographiés et les objets de musées, les mises en scène d'expositions d’art contemporain et les installations, le reportage, le spectacle vivant.
Dans son travail d'artiste auteur, il explore le rapport que chacun entretient aux espaces intimes ou collectifs. Parfois ce travail est augmenté de l'enregistrement de la parole d'une personne sur un territoire. L'un et l'autre sont associés sous une forme photographies/récit. Il a longuement collaboré avec Jean-Yves Petiteau sur la méthode des itinéraires.

Les paléorivages de Soulac sur Mer (Gironde)

Frédérique Eynaud, paléoenvironnnementaliste

Maître de Conférences depuis 2000 à l’Université Bordeaux (Collège Sciences Technologies, UF Sciences de la Terre Environnement), Laboratoire EPOC (Environnement et Paléoenvironnement Océanique et Continentaux) UMR 5805.
Ses recherches ciblent l’évolution des conditions de surface de l’océan au cours des derniers milliers d’années. Elle s’intéresse à la variabilité climatique naturelle rapide et aux liens entre océan – atmosphère – biosphère. Elle a été Coordinatrice du projet FAST – LITAQ et copilote du projet LITAQ axés sur l’évolution du secteur atlantique européen dont une première étude de cas sur le littoral nord médocain à Soulac sur Mer.

Camille Hervouët, photographe

Basées sur la trilogie nature, architecture, habitant, les photographies de Camille Hervouët questionnent les frottements sensibles au sein d’un territoire, qu’il soit tangible ou non. Par une mise à distance physique et mentale, elle souligne la tension latente des images, la dualité entre le réel et le fantasme.
Elle s’appuie sur un protocole rigoureux induit par la technique de la photographie argentique qui impose une temporalité longue et lente.

L’ancien port de Brouage (Charente-Maritime)

Thierry Sauzeau, historien

Docteur en histoire de l’Université de Poitiers, Thierry Sauzeau est membre fondateur du groupement d’intérêt scientifique GiS Histoire maritime (2005).
Responsable du groupe de recherches Xynthia soutenu par la Région Poitou-Charentes (2010-2011), Thierry Sauzeau est aussi président cofondateur de l’Université populaire du littoral charentais (2011). Dans ce cadre, il a dirigé le programme Risque littoral et gestion participative (Fondation de France / 2012-2015) qui vise à mobiliser les connaissances pluridisciplinaires sur les territoires littoraux, afin de restaurer la mémoire du risque en contexte littoral.

Grégory Valton, photographe

Mis en mouvement par le décès de sa mère, Grégory Valton a beaucoup voyagé. Ses cheminements l’ont amené à donner une approche introspective à ses projets, habités par la question de la trace déposée dans le paysage. Ses recherches le poussent à retourner dans le village natal de sa mère et à enquêter sur son histoire familiale. Privilégiant différentes techniques photographiques comme autant de processus, il mêle paysages intérieurs et extérieurs.
Son approche de l’espace s’inscrit dans une dimension physique de la prise de vue, où la mise à l’épreuve du corps est nécessaire. 

Crédits de l'article

Juillet 2019

Jean Richer

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Crédits

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10-12 rue Saint Nicolas . 85200 Fontenay le Comte

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